Y ÊTRE

img_0003

(après le 13 novembre 2015)

Depuis quelques semaines, certains semblent retrouver de l’intérêt pour la culture, pour l’éducation, pour des quartiers, pour des gens qu’on ne regarde pas, qu’on n’écoute pas. Je vous prie d’accepter mes excuses pour le sourire qui me vient, là, en plein milieu de ce déferlement d’émotions dans lequel nous avons tous été emportés. Comment ne pas l’être ? Sourire, sourire un peu amer, parce qu’on nous dit depuis des années, quand nous nous encolérons de la marginalisation de nos pratiques : « c’est la crise, on ne peut pas faire plus ».  Le fameux : « je crois que ça va pas être possible… ». Tout le monde découvre aujourd’hui le trajet pathétique de quelques « enfants de la république » qui ont explosé en plein vol, semant la mort autour d’eux. Mais qu’aurait-on pu faire ? Eh bien, au moins tenter d’y être, à ces endroits où ils furent, où ils sont, y être au mieux de nous mêmes, au plus haut de nos capacités. Y être, sur ces fronts de nos sociétés, à entendre, à dire-avec, à penser-parler, et à naviguer au près, parfois à contre-vent, mais avant tout : y être. Existe-t-il une autre injonction aussi fondamentale ? Faut-il attendre le prochain « salto mortale » de l’un ou l’autre qui se sera fabriqué un « contre-monde » ? Fabriqué, parce qu’on l’aura abandonné sur le seuil, à regarder d’autres se gaver d’existence, se goinfrer de possibles

La question politique est précisément là, béante ; désormais le plan de clivage idéologique radical est le suivant : entre ceux qui choisiront de faire notre monde contre les abandonnés et les « sans-part », ou ceux qui entreprendront de le faire communément avec eux. Nous ne pouvons plus échapper à cette décision aussi bien individuelle que collective. Et faire monde avec, c’est faire « tout-monde » comme nous l’a appris Édouart Glissant, inventer des gestes, des mots, des mouvements, des façons d’exister. Pratiques de l’art et de la culture, oui je crois bien que c’est de cela dont il est question. En tout cas, c’est notre façon d’y être, et nous ne sommes pas les seuls, mais pas assez, non pas assez, vous le savez. Parce que ces pratiques déploient en chacun les humanités qui lui sont possibles, parce qu’elles élèvent en dignité. Et cela n’est pas qu’une manière de parler, une arabesque intellectuelle. Oui, la terrible histoire des frères K. ; mais aussi l’incroyable soulèvement de vie de P. et de C. et de E.B. et de R. et de M. et la liste est déjà longue de ceux qui ont trouvé les mots, la parole, et les gestes et les voyages dans toutes nos traversées, qui nous font dire que, parfois, nous y sommes. Voilà, plus que jamais c’est à nous de décider. Et pas dans la précipitation, simplement dans l’urgence, celle-là même que nous vivons depuis trop longtemps. Sans remplir les prisons, mais en les vidant. Sans fermer nos portes, mais en les ouvrant. Sans faire la morale, mais en traçant une éthique partagée de la dignité. Y être. En être. Venir nous voir, tendre l’oreille aux histoires de ceux qui traversent notre lieu, les soutenir, nous soutenir… c’est y être aussi.

Jean-Pierre Chrétien-Goni