UNE SCÈNE  DE CRÉATION PARTAGÉE 

 

 

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(Programme affiché chaque jour à la Cavallerizza, friche artistique de Turin, 2016)

 

« Il faut des lieux pour faire surgir et se rencontrer les imaginaires, il faut des artistes pour les mettre en mouvement, il faut des énergies artisanes pour les mettre en oeuvre. Et surtout il faut revenir aux gens, aux habitants, aux personnes, là où elles tentent d’agencer leurs existences. Dans leurs solitudes séparées, dans leurs tentatives d’être malgré tout ensemble.  Pas d’autre place pour ces lieux qu’au « milieu du monde » (John Wellington, On shared creation process, 2010)

Il faut des lieux pour les imaginaires. Mais ce lieu nouvellement configuré ne peut pas être un lieu culturel et artistique comme ils ont été créés dans les trente dernières années, fussent-ils « intermédiaires », « friches », « nouveaux territoires de l’art », etc.… Non pas pour en amoindrir les tentatives, mais plutôt pour accomplir un pas plus radical dans la mise en oeuvre d’un programme déterminé « d’emparement » collectif des pratiques de l’art et de la culture. C’est là l’enjeu principal de la scène ouverte au Vent se Lève…! 

La question de la culture s’est aujourd’hui fracturée en deux continents: celui perçu par une part importante de la population,  comme confisqué,  et qui est le domaine propre des artistes professionnels  et des « gens de la culture » d’un côté, et  de l’autre celui des groupes et des communautés, expression de leurs diversités, culture des identités, pratiques socio-culturelles. Se résumant dans le pire des cas en la distinction entre professionnel et amateur, Culture et cultures,…Cette division apparait de plus en plus épuisée et délétère. Les nouvelles pratiques culturelles ont d’ores et déjà engagé son effacement progressif, et ce en raison d’une re-qualification  de la place de la culture. « Dans nos sociétés qui se transforment, explique Philippe Henry, la question culturelle revient au premier plan comme ce qui permet de faire cohérence et signification minimales pour continuer à vivre et travailler, à rêver et à aimer. » Autrement dit fabriquer du sens individuel et collectif, réintroduire de la continuité entre les expériences et les pratiques. 

La création est l’un des points majeurs par lequel cette re-qualification de la culture s’opère aujourd’hui. Elle est l’instance de construction des imaginaires dont nous avons évoqué précédemment l’importance renouvelée(et pas de leur seule consommation, dégustation, ou soumission…). Elle concerne communément, à des titres très différents naturellement, toutes nos humanités.  Elle redonne une place re-envisagée et fondamentale à l’artiste, sous toute ses conditions, mais également à tous ceux devenus « acteurs », « parties prenantes », d’un geste public, qu’il soit spectacle, publication, exposition, etc.… Le Vent se Lève…! s’inscrit dans ce mouvement en la plaçant au centre de sa fabrique, sous une forme de production spécifique: la création partagée. Création entendue non pas comme un privilège, mais comme une opportunité à la fois individuelle et collective de contribuer au monde commun.

Depuis de nombreuses années de nouvelles pratiques se sont développées dans le champ de la création (spectacle vivant, mais aussi fabrique d’image, littérature, musique…) qui tentent d’imaginer de nouvelles formes et de nouvelles relations entre les artistes, les espaces socio-politiques, les spectateurs, etc… En partie en raison de la fracture installée par les modes conventionnels de la culture, fracture qui est devenue béante et injustifiée. Partout se développent des pratiques « hors-champ » qui tentent d’allier formes nouvelles avec les publics et qualité du geste artistique. Cultures solidaires, pratiques co-construites de spectacles, performances d’Art Ouvert… Cette notion désigne précisément un ensemble de pratiques qui ont toutes en commun de réaliser des créations artistiques mêlant dans un même projet, artistes et non-artistes (habitants, personnes en situation de précarité, d’exclusion, de handicap, etc…). Il s’agit d’oeuvres menées par des artistes sur différents territoires dans toutes sortes de disciplines: théâtre, cinéma, arts numériques, arts visuels, musique, danse et même écriture… (John Wellington, On shared creation process, 2010)

Le changement de point de vue nécessaire dans nos démocraties , selon lequel les citoyens doivent redevenir les « agissants » de la société qui est la leur, correspond à cette nouvelle position des supposés « publics », pour la pratique de la création. On se rappellera le positionnement du « public » en « spect/acteur »que proposait Armand Gatti. Faire en sorte qu’il se vive comme «contributeur» à l’espace public, par la création, constitue une ouverture démocratique considérable. Pour le dire plus fortement encore, la conception de l’art que nous voulons développer consiste à fabriquer des « agissants », des acteurs et des spectacteurs, d’un genre nouveau, qui seront intégralement partie prenante de l’acte de création. C’est le rôle de la création partagée de mettre cela en mouvement, c’est le rôle des artistes professionnels d’assumer ce mouvement, de le vouloir, de rendre possible la fabrication du sens par les « spectacteurs ». Autrement dit d’être fabrique de spectateurs actifs, eux-mêmes producteurs de sens.

Le Vent Se Lève ! veut s’affirmer un lieu pilote pour cette expérience nouvelle de la démocratie contributive et de formes d’art ouvert