C’est vendredi soir au vent, 24 février, comme tant d’autres vendredis.

Dès 18h, il y a comme une agitation, une effervescence, des va-et viens. Jonathan, le régisseur s’impatiente, la compagnie qui répète est encore là. Avec le décor qu’elle laisse. Un gros abri noir au milieu d’une pelouse artificielle.

C’est son heure, il va devoir tout préparer, laver. Mais les autres sont encore là. Ca chauffe. On peut plus passer, toilettes interdites, sol mouillé. On se prend le bec. Mais c’est comme ça.

Ils installent l’écran sur la scène, la sono, la table de mixage, ils câblent, vérifient si ça envoie, préparent les micros.

Dans la petite salle qui sert de coulisse, les six comédiens se préparent, les derniers échanges avec JPG, pour l’impro collective : un chantier qu’ils mènent depuis un temps autour de Faust. Ils se changent, posent des questions, le stress pour certains, le calme pour d’autres. Les dernières précisions. Cela fait longtemps qu’ils travaillent ensemble désormais, mais la tension est toujours la même juste avant. La dernière fois qu’ils l’ont jouée cette impro, c’était pas ça.

Dans la salle, quelques spectateurs. A un moment, ça se tait, les lumières s’éteignent, ça va commencer.

Le prompteur fait son entrée, se déroule sur l’écran, blanc sur noir, en silence. Un peu facétieux, familier mais pas trop, c’est lui qui annonce le programme. Et nous fait sourire.

Tout d’abord, le petit film de Christopher, 8’15. Christopher est un des jeunes de l’Ecole de la deuxième chance qu’accueille régulièrement Le Vent dans un projet artistique. Christopher a 21 ans et noircit depuis trois ans de grands cahiers à grands carreaux d’une écriture sûre, sans rature. Un peu timide, réservé, il est parmi les spectateurs, avec sa copine : c’est son premier film, la première fois qu’il va le voir projeté, la première fois qu’il le montre. Un jeune, lui à l’écran, se réveille, des livres en vrac et deux bouteilles d’alcool au pied du lit, il ouvre l’œil. L’œil est rouge, incandescent, comme celui des démons qui le hantent. On le suit, qui poursuit sa nuit dans la ville, déambulation solitaire, dans les sons et les bruits et les poèmes qu’il slame, se posant ici ou là de banc en marche d’escalier, jusqu’au petit matin. En quinze jours, solidement accompagné par l’équipe du vent, Joris et Jonathan, il vient de réaliser son premier court : synopsys, découpage, tournage, montage, musique, sons. Tout.

Le prompteur revient, annonce Rendez-vous. Sans bruit, les comédiens qui étaient déjà sur le plateau prennent vie, des personnages se déplacent comme dans un labyrinthe, chacun dans son monde. Comme une chorégraphie soigneusement orchestrée.

Puis l’un d’eux s’avance et prend la parole, et nous emmène; perdu, perdu « dans le bruit du silence », a-t-on jamais entendu le bruit dans le silence… chacun prend la parole, l’un est parti d’ailleurs pour fuir l’ailleurs, l’autre a fait un long chemin, ne reconnait plus rien, elle, vient d’une autre langue ; ils sont graves ou légers, ils sont « les hommes qui ».

Dernier moment, Joël Kerouanton, vient sur scène, quelques feuilles en main, se place derrière le micro. Joël de Kerouanton, animateur, formateur, prof au lycée autogéré de Saint-Nazaire, écrivain, poursuit depuis plus de dix ans sa quête sans fin pour approcher au plus près cette espèce d’humain qu’on est tous : spectateur. Il construit ainsi un vaste dictionnaire du spectateur, un texte toujours écrit, coécrit, en de multiples va et viens avec ceux qu’il rencontre : celui qui a toujours un avis, celui qui aime et c’est tout, celui qui n’a pas aimé, celui pour qui un détail fait sens. Par ce jeu-là, il attrape toute la société, jeunes, vieux, cultureux, sachants, reconnus socialement mais sans avis sur ce qu’ils regardent. C’est drôle et surtout on s’y reconnaît tous.

A la lecture qu’ils se partagent chacun de leur côté avec JPG, il y a un souci de micro.…

Et tous deux doivent se rapprocher et poursuivre sur le micro. Peut-être était-ce une facétie du prompteur, qui sait ?

Et puis voilà. Les lumières se rallument, c’est fini ; du silence et puis on ose la parole,on échange. Et on partage un verre, et on se parle encore. Puis on se quitte, chacun repart avec un souffle de vent dans la tête, un peu plus riche et différent que lorsqu’on a poussé la porte en arrivant. C’était ce vendredi au vent.