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Madame la Ministre,

Lors des dernières Biennales Internationales du Spectacle, le 17 janvier dernier, vous avez lancé un appel au monde culturel afin qu’il se mobilise en faveur des migrants. Vous avez annoncé par ailleurs, c’est ce que rapporte le Monde, un « grand plan de soutien » en direction de tous « ceux qui innovent, qui osent, qui sortent du cadre…ceux qui vont dans les hôpitaux, les prisons, les maisons de retraite, qui font participer le public à la construction d’un spectacle… ». Madame la Ministre, je désespérais après des décennies de pratiques artistiques dans ce sens, entendre un Ministre tenir un jour une telle position. Vous venez de le faire et je ne peux que saluer avec ferveur votre vision. Elle est à mon sens la seule digne des enjeux profonds de la culture, c’est à dire de notre humanité. Nous sommes quelques uns, et depuis de nombreuses années, à explorer ces fronts de la fragilité, de l’incertitude d’exister, de la désolation, de l’enfermement, des humanités qui vacillent: hôpitaux, prisons, quartiers dits sensibles, foyers de migrants. Nous avons souvent réclamé un regard sur le travail culturel et artistique qui s’y produit sans relâche et dans l’ombre, le plus souvent. Oui, nous espérions un regard, une simple attention à ces tentatives improbables qui se déploient avec peine dans les entours des institutions culturelles.

Cette considération n’est jusqu’alors apparue que dans les marges des politiques culturelles, parfois avec une suspicion d’errements vers le « social », ou, pire, le « socio-culturel ». Or, vous venez de le dire, il y va du sens même de la culture pour une société. Si elle ne contribue pas à nous faire tous avancer et grandir en humanité, alors quelle est sa place? Où doit-elle dès lors se déployer massivement, si ce n’est là où des humains tremblent et peinent à demeurer des sujets pleins et entiers? Vous le devinez, Madame la Ministre, ce n’est pas sans émotion que j’ai lu vos propos.

Et ce n’est pas sans une amertume certaine que je les reçois au regard de ce que mon équipe et moi-même traversons précisément en ce moment. Ce que vous dites qu’il faut faire, nous le faisons. Et pourtant nous ne serons bientôt plus en mesure de le continuer. Nous avons fondé  Le Vent se Lève…!, notre « tiers-lieu », nous le nommons ainsi, il y a dix ans.

Je me permets de reprendre quelques lignes qui  décrivent la mission que nous lui avons donnée:

« Hors-champ  de l’institution, il s’est disposé en plein milieu du monde, dans un mouvement de traversée d’une rive à l’autre, à travailler, résister, avancer, par l’invention des mots et des gestes et des sons et des images. Un tiers lieu pour tenter d’ouvrir des espaces libres, sans attachements; pour se laisser aller aux voyages entre nos références, communes ou particulières, à la limite de nos territoires respectifs. Les pratiques de l’art et de la culture sont pour nous en position tierce, à jouer dans les interstices, dans les entre-deux de nos espaces de vie. En nouant l’épars, en tissant la rencontre entre nous tous, nous les inattendus, tous humains confondus et distingués, artistes de toutes façons, et donc tiers turbulents, gens du voyage et du vent. »

Concrètement, nous avons ouvert en 2008, dans le 19ème arrondissement de Paris un lieu de création, de création partagée, ouvert à toutes les « humanités », pour reprendre l’idée d’Edouard Glissant. C’est un lieu qui affirme sa nature, celle de l’art et de la création, qui en tient les exigences, mais qui oeuvre « avec » tous ceux que vous évoquez dans vos interventions. Ce travail se réalise autant sur la scène que nous avons ouverte, que dans l’itinérance que vous décrivez, dans les lieux que ces « oubliés » habitent aux quatre coins de villes.

Nous luttons depuis dix ans, pied à pied, pour trouver les moyens de réaliser ce travail, sans aide au fonctionnement, sautant d’appel à projet en appel à projet, dans l’incertitude économique la plus complète. Nous avons noué des partenariats avec toutes les institutions possibles afin de rencontrer ceux que nous cherchons: Services Pénitentiaires, PJJ, Foyers de travailleurs migrants, Centre d’Hébergement d’Urgence, Centres Hospitaliers, Centres Sociaux, Ecoles en zones sensibles, etc, etc… Des partenaires toujours demandeurs d’action avec l’art et la culture, toujours saisis par ce qui se donne à voir dans la construction commune, mais des partenaires aux moyens limités, peinant à accompagner les actions. Quand les institutions viennent à la rescousse, c’est, il faut bien le dire, « du bout des doigts ». Et au bout de ces doigts, il n’y a guère…

Je me permets de vous le redire, Madame la Ministre, nous faisons ce que vous dites qu’il est indispensable de faire – nous ne sommes pas les seuls, et bien heureusement -. Mais nous tenons ce cap depuis dix ans, par je ne sais quel miracle. Ou plutôt, si, je le sais: par l’engagement et l’obstination d’une équipe, par l’inventivité des artistes qui accompagnent notre projet, qu’ils soient permanents ou passagers, par le courage et le savoir-faire des techniciens et administrateurs-trices. Le miracle, ce sont aussi les oeuvres produites, le Faust en prison, les Criées dans un quartier de Paris, le théâtre de passage avec les jeunes afghans et soudanais du CHU, les improvisations éclatantes des « Créatifs Chroniques ». Mais, veuillez m’excuser, Madame la Ministre, de vous parler de ces éclats de création et de vie que vous n’avez pas partagés avec nous, avec eux. Vous y eussiez été la bienvenue. Vous le serez.

Mais allons plus au fait. Madame, nous mourrons à petit feu dans ce petit endroit extra-ordinaire qu’est le Vent se Lève…! ( une expression empruntée à Paul Valery dans le Cimetière Marin, et qui se continue par un « …il faut tenter de vivre !» ). Notre économie s’épuise lentement, nous absorbons de plus en plus mal les à-coups économiques, l’étau se resserre, les financements que nous avions régulièrement se réduisent, nous nous sommes endettés auprès de notre bailleur. Et nous voilà, jetés en référé au Tribunal, pour nos carences à payer notre loyer. Il en va comme de ces secondes de l’horloge: toutes blessent, mais seule la dernière va tuer.

Avant de vous lire et de me tourner vers vous, Madame la Ministre, nous avons beaucoup alerté, beaucoup interpellé autour de nous. J’avoue, et c’est presque désarmant, je le confesse, n’avoir jamais autant rencontré de soutien moral et de sympathies affichées. Il semble que tous nos partenaires soient également convaincus de la nécessité que ce que nous faisons soit entrepris. Mais, quoi, il appert qu’il n’y aurait plus un sou vaillant nulle part, que c’est bien dommage, mais qu’on ne pourrait nous donner, et c’est bien impensable, que ce que l’on prendrait à l’autre qui a eu l’heur de naître avant nous…ou qui représente ce que vous nommez « une culture légitime » et dont vous dénoncez qu’elle puisse valoir contre une autre qu’elle « déconsidérerait »…culture « légitime » que nous n’avons, en vérité, comme artistes, jamais vraiment quittée en agissant où nous sommes.

Nous nous trouvons ainsi confrontés à d’invraisemblables paradoxes, dont le résultat est toujours le même: « vous accomplissez une tache incontournable mais débrouillez vous… »

Madame la Ministre, nous ne désarmons pas. Vos prises de position nous font regagner en courage et je me dis: nous ne pouvons pas disparaître sous la mandature de cette Ministre là. Mais je ne vois guère d’issue, les échéances sont menaçantes et j’éprouve parfois le sentiment trouble qu’on attend que nous nous épuisions. 

Les élus de la Ville de Paris, en particulier à la Culture, se sont engagés à nous soutenir. Mais l’exercice est tellement contraint que nous ne voyons pas que cela suffise. C’est pourquoi, Madame la Ministre, je me permets de solliciter auprès de vous un rendez vous afin d’examiner comment les services du Ministère de la Culture pourraient être susceptibles de contribuer à notre survie. Je suis certain que vous entendrez notre demande. Pour nous et pour tous ceux qui font comme nous le tentons, cap au monde.

Dans l’attente de votre réponse, je vous prie d’accepter, Madame la Ministre, mes salutations les plus respectueuses.

Jean Pierre Chrétien Goni

le 2 février 2018

Directeur du Vent se Lève à Paris.

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